Cette image montre un groupe d'ouvriers ferroviaires en tenue de sécurité réunis de façon absurde au milieu de rails pour étudier un schéma dessiné sur un paperboard.

L'arbre des causes sert-il à chercher un responsable ?

Par Henri Rinaldo · Président de Réseau Amynco Publié le 25 août 2026 13 min de lecture Sécurité ferroviaire

La scène se répète dans toutes les entreprises. Un accident survient, une réunion d'analyse est convoquée, et chacun arrive avec la même appréhension : on va chercher qui a fauté. Les langues se raidissent, les récits s'ajustent, et l'analyse produit une seule conclusion — « il n'a pas respecté la consigne ».

La réponse centrale Non. L'arbre des causes sert à comprendre comment l'accident a pu se produire, afin d'empêcher qu'il se reproduise. La recherche de responsabilité relève d'une autre démarche, avec d'autres acteurs et d'autres règles.
La réponse

La réponse, en une phrase

Un arbre des causes est un outil de prévention. Son produit fini n'est pas un nom : c'est une liste de mesures. Si l'analyse se termine sur une personne plutôt que sur des actions à engager, elle a manqué son objet.

Cela ne signifie pas que la question de la responsabilité n'existe pas. Elle existe, elle sera traitée — mais ailleurs, par d'autres, et selon des règles qui ne sont pas celles de la prévention.

Définition

Ce qu'est réellement un arbre des causes

C'est une méthode de reconstitution. On part du dommage, et l'on remonte fait par fait la chaîne des éléments qui ont permis sa survenue, en cherchant pour chacun ce qu'il a fallu pour qu'il se produise.

Le résultat n'est presque jamais une ligne droite. C'est une arborescence : plusieurs branches convergent vers l'événement, et chacune correspond à un élément sans lequel l'accident n'aurait pas eu lieu sous cette forme.

Le principe qui fonde la méthode Un accident du travail n'a pratiquement jamais une cause unique. Il résulte de la rencontre de plusieurs éléments, dont aucun n'aurait suffi seul. C'est aussi ce qui rend la méthode utile : on peut agir sur n'importe laquelle des branches pour empêcher la reproduction.
La règle fondatrice

La règle fondatrice : des faits, pas des jugements

C'est la règle la plus simple à énoncer et la plus difficile à tenir. On ne note que des faits : ce qui est observable, vérifiable, non discutable.

Ce n'est pas un faitLe fait correspondant
Il était imprudentIl s'est déplacé sur la voie 2
Le salarié était mal forméIl n'avait pas suivi la formation X
L'équipe travaillait malLe mode opératoire prévoyait A, l'équipe a fait B
Il y avait de la négligenceLa protection a été mise en place à 8 h 40 au lieu de 8 h 00
Le chantier était mal organiséAucun encadrant n'était désigné pour la journée

La colonne de gauche ferme la discussion : elle appelle une défense, pas une explication. La colonne de droite l'ouvre, parce qu'on peut demander pourquoi.

Ce que ça détruit

Pourquoi chercher un coupable détruit l'analyse

Ce n'est pas une question de morale, mais d'efficacité. Une analyse orientée vers la faute produit trois effets, tous contraires à ce qu'on recherche.

  • Les témoignages se referment. Personne ne décrit précisément ce qu'il a fait si cela peut lui être reproché. On perd les faits, donc la matière.
  • L'analyse s'arrête trop tôt. Dès qu'un comportement fautif est identifié, on cesse de remonter. Or c'est précisément au-delà que se trouvent les causes sur lesquelles l'entreprise peut agir.
  • Les mesures sont inopérantes. « Rappeler la consigne » est la conclusion classique d'une analyse arrêtée à l'individu. Elle ne change rien, parce qu'elle ne touche à aucune des conditions qui ont rendu l'écart possible.
Le test à appliquer Si la conclusion de votre analyse est « il n'aurait pas dû faire ça », l'analyse n'est pas terminée. La question suivante est : qu'est-ce qui, ce jour-là, a rendu ce geste possible, voire raisonnable de son point de vue ?
La méthode

La méthode, pas à pas

La démarche se déroule en quatre temps.

  1. Recueillir les faits, rapidement. Sur place si possible, avant que la situation ne soit modifiée et que les souvenirs ne se réorganisent. On balaie systématiquement quatre familles : l'individu, la tâche réellement effectuée, le matériel et le milieu.
  2. Écrire chaque fait séparément. Un fait par note. Ni interprétation, ni regroupement prématuré.
  3. Construire à rebours. On part du dommage et l'on pose pour chaque fait la même question : qu'a-t-il fallu pour que ce fait se produise ? Puis on vérifie chaque lien : ce fait antérieur était-il nécessaire ? Était-il suffisant à lui seul, ou faut-il en chercher un autre ?
  4. Remonter jusqu'où c'est utile. Pas jusqu'à l'origine du monde, mais jusqu'aux faits sur lesquels l'entreprise peut réellement agir.
Le test qui fait avancer l'arbre Pour chaque lien : si ce fait n'avait pas existé, l'accident se serait-il produit de la même façon ? Si la réponse est non, le lien tient. Si elle est oui, ce n'est pas une cause — c'est du décor.
Ce que ce n'est pas

Ce que l'arbre des causes n'est pas

  • Ce n'est pas un rapport d'enquête judiciaire. Il n'établit ni faute, ni imputation, ni responsabilité.
  • Ce n'est pas un récit chronologique. Un compte rendu raconte ; un arbre relie.
  • Ce n'est pas un exercice de conformité. Un arbre rempli pour le classeur ne produit aucune mesure.
  • Ce n'est pas une décision disciplinaire. Les deux démarches ne doivent pas être menées dans la même réunion, ni par le même document.
  • Ce n'est pas réservé aux accidents graves. Les événements sans dommage sont souvent les plus instructifs.
La question qui fâche

« Et si le document est utilisé contre nous ? »

C'est la vraie objection, celle qui bloque les entreprises, et elle mérite une réponse franche plutôt qu'un discours rassurant.

Un compte rendu d'analyse est un document de l'entreprise. Il peut, comme tout document, être communiqué ou saisi dans le cadre d'une procédure. Prétendre le contraire serait malhonnête.

Ce que cela doit changer — et ne pas changer Cela doit vous conduire à écrire des faits et non des jugements, et à ne pas mélanger l'analyse de prévention avec l'appréciation des comportements. Un arbre correctement tenu ne contient aucune formule du type « négligence de l'opérateur » : il contient des constats.

Cela ne doit pas vous conduire à renoncer. L'absence d'analyse, dans une entreprise exposée, est un élément bien plus défavorable qu'un document rigoureux : elle ne démontre rien, sinon que l'événement n'a pas été traité.

Quand et avec qui

Quand le faire, et avec qui

Quand : le plus tôt possible. Les faits matériels disparaissent en quelques heures, et les souvenirs se reconstruisent en quelques jours — non par mauvaise foi, mais parce que la mémoire comble les vides.

Avec qui : les personnes qui savent. La victime lorsque son état le permet, les témoins directs, l'encadrement de proximité, un représentant du personnel, et lorsque plusieurs entreprises étaient présentes, les intervenants concernés. Le comité social et économique participe par ailleurs aux enquêtes conduites après un accident du travail.

L'erreur d'invitation la plus fréquente Réunir uniquement l'encadrement. On obtient alors une reconstitution de ce qui aurait dû se passer, pas de ce qui s'est passé. Ceux qui connaissent le travail réel sont ceux qui l'exécutent.
Le presque-accident

Le presque-accident, le meilleur candidat

Un presque-accident est un accident dont l'issue a été favorable : même enchaînement, même défaillance, conséquence différente. Il fournit exactement la même information, sans le dommage — et sans la charge émotionnelle qui rend l'analyse difficile après un accident grave.

C'est donc le terrain idéal pour installer la méthode dans une entreprise. Personne n'est blessé, personne ne se sent visé, et l'équipe apprend à raisonner en faits.

C'est aussi celui qu'on néglige le plus : il ne s'est rien passé, donc on n'en parle plus. Ce que l'entreprise fait d'un signal qu'elle a reçu est pourtant, le jour venu, l'un des éléments les plus regardés.

Le vrai livrable

Des causes aux mesures : le vrai livrable

Un arbre des causes qui ne débouche pas sur des mesures est un exercice de style. Le passage de l'un à l'autre suit trois principes.

  1. Toute branche est un point d'action possible. On n'est pas obligé d'agir sur la cause « principale » — cette notion n'existe pas vraiment. On agit là où l'on est efficace.
  2. Privilégier les mesures qui ne dépendent pas de la vigilance. Une protection matérielle, une organisation modifiée ou une vérification systématique valent mieux qu'un rappel de consigne.
  3. Chaque mesure a un responsable, un délai et une vérification. Sans ces trois éléments, elle n'existe pas.
Deux démarches

Deux démarches qui coexistent

Après un accident, deux logiques se déroulent en parallèle, et la confusion entre les deux est la source de la plupart des malentendus.

Démarche de préventionDémarche de responsabilité
Objectif : empêcher la reproductionObjectif : apprécier des manquements
Conduite par l'entreprise et les représentants du personnelConduite par les autorités et les juridictions
Matière : des faitsMatière : des obligations et des comportements
Produit : des mesuresProduit : une appréciation
Aucune recherche de coupableExamen de chaque acteur au regard de ses obligations

Ces deux démarches se rencontrent sur un point : la pluralité. Puisqu'un accident a plusieurs causes, plusieurs manquements peuvent avoir concouru au même dommage, chacun relevant d'un acteur différent. C'est ce que traitent les autres articles de ce dossier : qui encadrait, qui avait organisé, qui coordonnait les entreprises, et qui savait.

En emprise ferroviaire

Sur une emprise ferroviaire

La méthode ne change pas. Trois particularités méritent cependant attention.

Les faits matériels disparaissent vite. Une protection est déposée, une circulation reprend, un chantier se replie. Le recueil doit être immédiat, photographié, et inclure l'état exact du dispositif de protection au moment des faits.

Les branches sortent de l'entreprise. Prescriptions du gestionnaire, coordination entre intervenants, autorisations d'accès, séquence de travaux : plusieurs causes se trouveront chez d'autres acteurs, ce qui suppose de les associer à l'analyse.

Le temps est une cause à part entière. En environnement ferroviaire, l'écart entre l'horaire prévu et l'horaire réel est presque toujours une branche : intervention démarrée en retard, créneau qui se réduit, décision d'accélérer. Ce fait doit être noté comme les autres, sans commentaire.

Vos équipes sont-elles formées aux risques ferroviaires ?

Accéder à une emprise ferroviaire suppose une formation aux risques, une aptitude médicale et une autorisation d'accès délivrée par l'employeur. Réseau AMYNCO est certifié Qualiopi : la formation est finançable par votre OPCO.

Erreurs fréquentes

Trois erreurs fréquentes

1Erreur n° 1 · L'arbre à une branche — « La cause, c'est qu'il n'a pas respecté la consigne »Une seule ligne, un seul responsable, une seule mesure : rappeler la consigne. L'analyse s'est arrêtée au premier fait défavorable rencontré. Aucune des conditions qui ont rendu l'écart possible n'a été examinée.
2Erreur n° 2 · L'arbre écrit au bureau — « On l'a reconstitué à partir du rapport »Personne n'est allé sur place, personne n'a interrogé les témoins. On obtient une reconstitution de la procédure théorique, pas du travail réel. Or c'est justement l'écart entre les deux qui contient l'explication.
3Erreur n° 3 · L'arbre sans suite — « L'analyse est faite, elle est au classeur »Des causes identifiées, aucune mesure engagée, aucune vérification. C'est le cas le plus défavorable de tous : il démontre que les causes étaient connues et que rien n'a suivi.
Synthèse

Tableau de synthèse

QuestionRéponse
L'arbre des causes sert-il à désigner un responsable ?Non — il sert à identifier des mesures de prévention
Peut-on y écrire « négligence » ou « imprudence » ?Non — ce sont des jugements, pas des faits
Un accident a-t-il une cause principale ?Rarement — plusieurs branches concourent au dommage
Le document peut-il être utilisé dans une procédure ?Oui — d'où l'importance de n'y écrire que des faits
Faut-il analyser les événements sans dommage ?Oui — même information, sans les conséquences
Faut-il y associer les entreprises intervenantes ?Oui — plusieurs branches se trouvent chez elles
Une analyse sans mesures a-t-elle une valeur ?Non — et elle peut se retourner contre l'entreprise
À retenir L'arbre des causes sert à comprendre comment l'accident a pu se produire, pour empêcher qu'il se reproduise. La recherche de responsabilité relève d'une autre démarche.

Sa règle fondatrice — des faits, pas des jugements — n'est pas une précaution de forme : c'est ce qui permet à l'analyse d'aller au-delà du comportement individuel, là où se trouvent les causes sur lesquelles on peut agir.

Et son livrable n'est pas un nom : c'est une liste de mesures, chacune avec un responsable, un délai et une vérification.

FAQ

Questions fréquentes

L'arbre des causes sert-il à chercher un responsable ?

Non. C'est un outil de prévention : il reconstruit l'enchaînement des faits ayant permis l'accident, afin d'identifier des mesures empêchant sa reproduction. La recherche de responsabilité relève d'une démarche distincte, conduite par d'autres acteurs et selon d'autres règles.

Pourquoi ne peut-on pas écrire « il a été imprudent » ?

Parce que ce n'est pas un fait mais un jugement. Un jugement appelle une défense et ferme la discussion ; un fait — « il s'est déplacé sur la voie 2 » — permet de demander pourquoi, et donc de continuer à remonter. C'est là que se trouvent les causes sur lesquelles l'entreprise peut agir.

Un accident a-t-il une cause principale ?

Rarement. Un accident du travail résulte presque toujours de la rencontre de plusieurs éléments dont aucun n'aurait suffi seul. C'est aussi ce qui rend la méthode utile : on peut agir sur n'importe laquelle des branches pour empêcher la reproduction.

Le compte rendu d'analyse peut-il être utilisé dans une procédure ?

C'est un document de l'entreprise et il peut, comme tout document, être communiqué ou saisi. C'est une raison de n'y écrire que des faits et de ne pas y mêler l'appréciation des comportements — ce n'est pas une raison de renoncer à l'analyse, dont l'absence est bien plus défavorable.

Qui doit participer à l'analyse ?

Les personnes qui savent : la victime lorsque son état le permet, les témoins directs, l'encadrement de proximité, un représentant du personnel, et les intervenants concernés lorsque plusieurs entreprises étaient présentes. Le comité social et économique participe par ailleurs aux enquêtes conduites après un accident du travail.

Faut-il analyser un événement qui n'a fait aucun blessé ?

Oui, et c'est même le meilleur terrain. Un presque-accident donne la même information qu'un accident sans le dommage ni la charge émotionnelle. C'est le contexte idéal pour installer la méthode dans une équipe.

Que faire des causes identifiées ?

Les transformer en mesures, en privilégiant celles qui ne reposent pas sur la vigilance des personnes, et en attribuant à chacune un responsable, un délai et une vérification de mise en œuvre. Une analyse sans mesures engagées démontre seulement que les causes étaient connues.

Aller plus loin

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Cet article présente une analyse générale à visée pédagogique et ne constitue pas une consultation juridique. L'arbre des causes est une méthode de prévention : il n'a pas pour objet d'établir des responsabilités, lesquelles s'apprécient au cas par cas selon des règles propres. Pour une situation particulière, il convient de consulter un avocat.

HR
Henri Rinaldo
Président de Réseau Amynco

Formateur en hygiène et sécurité au travail, Henri Rinaldo dirige Réseau Amynco, organisme de formation certifié Qualiopi. Il conçoit et anime des formations à la prévention des risques professionnels (AIPR, autorisations de conduite d'engins, SECUFER…). Sur ce blog, il partage les obligations réglementaires et les bonnes pratiques pour intervenir en sécurité sur les emprises ferroviaires.